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Le commentaire - Exemple rédigé de paragraphes de commentaire: théâtre

 
TIRADE DE PHEDRE, ACTE 1, SCENE 3, v.269 à 308   

 
 
               Le coup de foudre de Phèdre se manifeste à la fois physiquement et moralement. Ainsi représenté par Racine, le mot passion retrouve son étymologie, qui signifie la souffrance (du latin, patior, la passion du Christ).
              Les troubles physiques sont marqués par l'emploi récurrent de la figure de l'antithèse, qui symbolise une perte complète de soi-même. Aussi remarquons-nous que les couleurs du visage (v.273) s'opposent, la rougeur et la pâleur évoquant à la fois la honte, et la pudeur de la jeune femme émue à la vue de d'Hyppolite, et la mort, qui annonce déjà un amour malheureux. L'assonance en « i », le crescendo des deux hémistiches, l'insistance sur le pronom « je » contribuent à renforcer le désordre que subit Phèdre. L'aspect physique est aussi mis en évidence par la prépondérance du champ lexical de la sensation et de la vue : aussi au vers 275, l'acte de voir produit l'aveuglement, au vers 297, l'absence de respiration montre l'oppression de l'amour , et le vers 275 souligne le mutisme de la jeune femme. Tout ceci contribue à la perte générale des sens de Phèdre. Enfin, cet amour est apparenté à une maladie comme nous le voyons aux vers 269 et 283 où il est question d'un " mal " et d'un « incurable amour ».
            Les troubles moraux sont mis en étroite corrélation avec les troubles physiques, auxquels ils répondent. Ainsi, au vers 274, Phèdre n'est plus sujet, mais c'est son « trouble » qui agit (qui "s'élève" dans son « âme éperdue»). Il s'agit d'un affolement, d'une perte totale de contrôle de soi. L'intensité du choc affectif est exprimée par le verbe « s'élever », qui signifie une montée en puissance progressive du trouble. Enfin, au vers 282, nous voyons une antithèse entre le verbe "chercher" et le complément circonstanciel de lieu « dans ma raison égarée ».
          Ainsi, Phèdre apparaît comme un personnage féminin séparée en deux, torturée par sa passion envahissante et sa raison, qui lui ordonne de réagir.
 

              Phèdre, et c'est bien dans cette contradiction que réside le conflit tragique, subit à la fois sa passion et tente d'y résister.
                  L'héroïne utilise plusieurs moyens pour écarter la malédiction de Vénus, incarnée en Hyppolite. Le premier consiste à  faire des sacrifices à la déesse. Le champ lexical de la religion montre bien le caractère sacré du texte : « vœux », « temple », « victimes », « flancs » « encens », « autels », etc. Phèdre a parfaitement conscience que Vénus est la cause de son mal. Cette lucidité est exprimée au vers 277 : "je reconnus Vénus et ses feux redoutables ". Le « mal » cité au début de la tirade est profond, la famille de Phèdre est persécutée, et l'adjectif « fatal », souvent associé, témoigne du fait qu'elle est  consciente que cet amour n'est pas le fruit de sa volonté mais qu'elle en est la victime. Ainsi elle est la « proie » de Vénus v. 306.En plus de reconnaître l'origine de son mal, elle a encore la liberté de constater son égarement : « ma raison égarée », ce qui renforce l'aspect tragique de son combat. La deuxième moyen utilisé est la conduite odieuse qu'elle adopte envers celui qu'elle aime : « pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre//J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre. » (V.297 et 298). La lucidité du stratagème employé est flagrante dans les termes « bannir » et « affectai ». Se sentant monstrueusement coupable d'éprouver une telle passion, Phèdre rejette la faute sur l'être aimé. L'appelant « ennemi » par deux fois (v.272 et 293), elle tente de se persuader qu'il faut éloigner la cause du mal. Aussi se force-t-elle à persécuter Hyppolite. Elle sème la discorde entre le père et le fils pour parvenir à ses fins (v. 295 et 296). Or, n'étant pas dupe de ses machinations psychologiques, Phèdre avoue son impuissance.            
           Mais les deux attitudes adoptées et étudiées ci-dessus s'avèrent un cuisant échec. La structure du texte le montre bien. Aux vers 281 à 288, l'héroïne voue un culte à la déesse. Or le vocabulaire employé est à double sens : chaque mot appartenant au vocabulaire religieux est associé à la passion amoureuse, donc à une attitude païenne. Ce dédoublement culmine aux vers 285 à 286 «  Quand ma bouche implorait le nom de la déesse//J'adorais Hippolyte) ainsi qu' au vers 288 « J'offrais tout à ce Dieu que je n'osais nommer. », où Vénus et son rival (Hippolyte n'aime pas l'amour ; il s'y refuse) se confondent. Les deux « ennemis » semblent s'acharner sur la pauvre amoureuse. Pis, Thésée contribue involontairement à activer la flamme coupable de sa femme, et à rendre incessante l'image du fils (« Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père »). Enfin, le texte s'achève sur deux mouvements qui accentuent la dimension tragique de cet amour : Phèdre cherche à aller à l‘encontre de celui qu'elle aime, donc d'elle-même, et croit enfin accéder au bonheur (« Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence ») mais elle est à nouveau mise en la présence d'Hippolyte, grâce à l'action de son mari, et s'avoue vaincue («Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée:// C'est Vénus tout entière à sa proie attachée// J'ai conçu pour mon crime une juste terreur ; // J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur ».) Dans le vers final, construit de manière parfaitement symétrique, avec la forte insistance sur la césure, qui manifeste une totale maîtrise de soi, de sa propre perception, toute la lucidité de l'héroïne ressort. Son combat n'est pas équitable, on ne peut rien contre la volonté des Dieux, elle le sait, et se décide, en toute conscience, à la mort.